Samedi 22 mars 2008 6 22 /03 /Mars /2008 01:01

La fille le regarde tripatouiller dans son moteur, elle sourit. Lui il fait son play-boy, lui jette des regards en coin. Il a jeté son t-shirt au loin, c’est vrai qu’il fait chaud. Il bombe le torse et fait semblant de ne pas s’intéresser à elle. Mais de temps en temps, il risque un regard vers elle. Leurs regards se croisent, et aussitôt elle baisse les yeux. Un genre de fausse pudeur. Ils sont mignons. Ses parents tiennent la boutique d’en face.

 

Elle n’a jamais mis un pied hors de ce village. Son univers s’arrête à ces maisons et quelques kilos de poussière.

Lui ça fait déjà quelques temps qu’il est là. Il aide le garagiste en échange de la piaule et de la bouffe, et des pièces pour réparer sa bécane.

 

Il se sent bien dans ce patelin.

 

Peut-être que le joli sourire de Susanna y est pour quelque chose après tout.

 

Susanna, c’est cette jolie fille aux grands cheveux châtains. Elle est amoureuse de Vince. Mais comme elle est timide, elle n’ose pas lui dire, c’est dommage. Et puis, Vince, il a jamais su y faire avec les filles.

 

***

 

_Dis, Vince, tu… tu comptes rester combien de temps ?

 

Vince sursaute. Il ne l’avait pas entendu arriver. Il essuie ses mains pleines de cambouis et il sourit.

 

_Je sais pas.

 

Elle s’assied à côté de lui sur le trottoir poussiéreux. Vince plonge son regard dans le soleil rouge. Bien qu’il soit encore jeune, il a déjà bouffé tellement de bitume… Mais pour la première fois depuis toujours, il se sent bien à l’endroit ou il est. Il ne veut plus partir.

 

_Tu sais… je…

 

Il la regarde en souriant. Elle, elle est tellement timide qu’elle fixe les quelques brins d’herbe qui finissent de jaunir entre ses converses. Elle pose sa jolie main de jeune fille sur ses gros doigts de motard. Vince a le cœur qui bat. Il a une sensation étrange. Il sourit et ferme les yeux. Susanna prend son courage à deux mains et dépose un baiser fugace sur sa joue mal rasée et détourne de nouveau le regard.

 

_Susanna…

 

Sa voix est pleine d’émotion. Elle se retourne vers lui. Lorsqu’il pose ses lèvres sur celles de la jeune fille, tous deux découvrent un nouveau monde. Ils restent comme ça à s’embrasser à pleine bouche jusqu’à ce que le soleil commence à danser avec l’horizon.

 

_Tu sais, je crois que ma moto est réparée…

 

Il se lève et enfourche l’engin.

 

_Votre monture Princesse !

 

Elle monte derrière lui et ils s’en vont dans le soleil couchant, cheveux au vent.

Romantique n’est-ce pas ?

 

***

Vince regarde mourir les derniers rayons du soleil. Vince regarde la jolie Susanna recoiffer ses longs cheveux. Vince regarde les photos de Rouge. Il pense à elle. Peut-être qu’en ce moment elle pense à lui aussi.

 

***

 

Il démarre avant qu’elle ne le voie pleurer. Elle le suit du regard jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un petit point rouge au loin dans la nuit.

Par John S. - Publié dans : Crossroads
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Lundi 10 mars 2008 1 10 /03 /Mars /2008 02:22

Il est deux heures du matin, il pleut des cordes. Elle s’est faite jeter partout. Pas une piaule, pas un hôtel. Tout est complet.

 

Complet mon cul ! qu’elle pense.

 

La pauvre fille décoiffée et haletante qui s’adosse au mur crade de la petite ruelle, c’est Rouge. Rouge, elle y peut rien s’il pleut, mais elle a vraiment pas de chance. Elle se laisse glisser le long du mur. Elle pleure. Son mascara coule sur ses joues maigres, et elle se serre dans sa veste en jean détrempée en grelottant.

Sa respiration ralentit. Elle se perd dans ses pensées, s’envole. Elle ne sent plus la pluie sur sa chevelure blonde et bouclée. Mais…

 

_Ca va ma grande ?

 

La voix la sort de son monde intérieur à coup de lattes dans la gueule. Elle émerge. Un bras lui tend une fiasque. Elle l’attrape et avale une grande lampée sans réfléchir. Le liquide lui brûle la gorge. Elle ne sait même pas ce que c’est comme alcool, mais putain ce que ça fait du bien. Elle tousse.

 

_M… merci…

_Pas de quoi poulette. J’me présente, Reagan. Alfred Reagan. Et vous êtes ?

_Reagan ? Comme le président.

_C’est mon frère !

 

Il est fier de son coup. Il bombe le torse, une main sur le cœur. Il chante God Bless America d’une voix éraillée. Il porte un genre de chapeau melon et un vieux paletot tout pourrave. Il ne s’est pas rasé depuis à vue de nez deux mois, et il empeste la vinasse.

 

_Ah. Enchantée. Moi, on m’appelle Rouge.

_C’est un joli nom ça, Rouge… ça sonne comme une chanson…

 

Alfred Reagan ne s’appelle pas vraiment Alfred Reagan. Mais comme lui-même l’a oublié, c’est pas vraiment grave. Enfin, Ronald Reagan n’a jamais eu de frère appelé Alfred. Mais on s’en fout. On s’en fout parce que ce soir il fait sourire la petite Rouge. Elle lui dit :

 

_Chantez alors…

_Je sais pas chanter.

 

Il est tout dépité et Rouge, ça la fait rire. Elle rit d’un rire franc, elle a oublié la pluie.

 

_Allez, M’sieur Reagan… rien que pour moi…j’dirai rien aux journalistes… j’voterai pour vous au prochaines élections !

_Ah ! Bon… si je te raconte une histoire ça vaut ?

_Ouais d’accord.

_Tu veux une histoire qui parle de quoi ?

_Oh, n’importe…

 

Il se désaltère un peu, se cale bien contre un carton et s’éclaircit la voix :

 

_Alors j’y vais. C’est l’histoire d’un gars, il sort de sa campagne. Il a vingt ans. Il arrive à la ville, avec ses bottes et ses manières de paysan. Il cherche du travail. Mais un soir, il pousse la porte d’un bar. Et là, sur scène, il voit une beauté noire qui chante. Elle est belle. Il demande le nom. Jenny, qu’on lui répond. On lui dit que personne n’a jamais pu approcher cette femme. Mais lui il n’écoute déjà plus rien, il est conquis. Il reste à l’écouter jusqu’aux aurores, coude à coude avec d’autres paumés, et il revient la nuit suivante, et encore celle d’après. Il ne peut plus se passer d’elle. Cette femme hante ses rêves, ses pensées. Ses yeux noirs et son visage irréel le rendent fou. Et une nuit, alors qu’il est assis à l’écouter, comme à l’habitude, arrive quelque chose d’inimaginable.

 

Rouge est captivée. Elle voit les courbes sensuelles de la belle à peau d’ébène, l’ambiance du bar enfumé. Elle imagine l’air ébahi du jeune garçon. Elle sourit, la bouche légèrement entrouverte. Alfred continue son récit.

 

_La belle offre trois de ses nuits. Trois chances de la séduire. Elle ne tolère pas l’échec. Mais elle n’est pas une catin. Elle ne veut pas d’argent. Elle veut ce que les hommes ont de plus précieux. Leur sang. Leur vie. Le premier à se présenter à elle est un soldat un guerrier aux muscles d’acier, dans la force de l’âge. Sûr de lui, souriant, il toise le reste de l’assemblée, conscient d’être à l’aube de la plus grande des victoires. Au petit matin, son corps décapité est retrouvé au milieu des draps ensanglantés. Au soir, un deuxième homme se présente. C’est un homme de savoir. Il connaît la littérature et la philosophie. Lui, saura la séduire. Il emmène la belle dans sa chambre. Le lendemain son corps sans tête est retrouvé sur le lit. Le soir, pour la troisième et dernière nuit, personne ne se présente. Tous les hommes sont bien trop terrifiés. Alors notre jeune homme prend sa décision. Il se lève et monte sur scène. Le public le raille. Quelles chances a ce bouseux, ce paysan ! Il est sale, même pas coiffé, ni habillé ! Jenny elle-même est surprise. Elle lui demande s’il est bien sur de lui, mais il ne renonce pas. Elle lui demande s’il sait ce qu’il risque, il dit oui. Lorsqu’il l’emmène dans sa chambre sous les rires de l’assemblée, il tremble. En pénétrant dans la chambre, il n’est pas plus assuré. Il a peur, mais en face de lui, elle est tellement belle, et lorsqu’elle se dénude et dévoile sa peau noire, il oublie tout. La peur, la mort. Ils s’enlacent et s’unissent. Il l’aime comme une reine. Au matin, elle le regarde dormir. Il est si jeune. Pas encore un adulte, si innocent. Si beau, si passionné. Alors, avant que l’aube ne pointe, elle le réveille. Elle lui dit qu’elle l’aime. Elle lui dit qu’il doit s’enfuir. Mais il ne veut pas partir sans elle. Elle insiste, elle pleure même. Mais rien n’y fait. Si elle reste, il reste aussi. Sans elle sa vie n’a plus de sens. Alors, avec un sourire, elle lui dit qu’elle est d’accord, qu’elle va partir avec lui. Mais avant, elle lui demande de boire à leur amour. Ils portent chacun leur verre à leurs lèvres. Bientôt, le jeune homme chancelle et s’effondre, terrassé par le poison qu’elle avait versé dans le vin. Elle reste là à contempler son corps d’enfant… On dit qu’à cet instant sa voix d’or s’est brisée et depuis elle n’a plus jamais chanté.

 

C’est le matin. Le soleil va bientôt se lever. Alfred se désaltère. Rouge, elle, dort, un sourire aux lèvres. Il se lève sans faire de bruit et s’en va, content d’avoir gagné une électrice.

 

 

Inspiré de Nuits Egyptiennes d’Alexandre Pouchkine

Par John S. - Publié dans : Crossroads
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Lundi 3 mars 2008 1 03 /03 /Mars /2008 02:53

_Dessine moi un mouton.

 

Vince ouvre un œil, puis l’autre, puis les referme.

 

_Dessine moi un mouton !

 

Cette fois il est bien sur d’avoir entendu quelque chose. Il ouvre les yeux en grand. Un gros chien gris se tient en face de lui. Il lui dit.

 

_Allez, dessine moi un mouton !

 

Vince fait un bon en arrière. Un chien qui parle, son cerveau est formel, ça n’existe pas.

 

_Allez quoi, ce que tu veux, moi je peux pas dessiner, rapport à que j’ai pas de mains. Dessine moi un truc s’te plaît…

 

La bestiole aux grands yeux suppliants qui regarde Vince, c’est un chien qui parle. Le genre de chiens qu’on croise un peu partout, un croisement de toutes les races du monde, voire plus. Vince pense qu’il va se réveiller, que c’est un rêve. Mais cela fait des années qu’il ne rêve plus. Il reprend ses esprits.

 

_Ok, donc là je ne rêve pas, tu es un chien, et tu parles. Tout va bien.

_Oh vous les humains, un rien vous étonne.

_Euh écoute mecton, là j’ai rien pour dessiner mais… si tu veux on peut discuter.

 

Le chien ne répond rien, il remue la queue et le regarde fixement. Vince reprend :

 

_Ok… regarde, ce qu’on va faire, tu vas venir avec moi, et à la première baraque qu’on trouve je te dessine un mouton, ou tout ce que tu veux. Ca te dit ? Eh, moi c’est Vince, et toi, c’est quoi ton blaze ?

 

Le chien remue encore la queue. Il reste assis, semblant peser le pour et le contre.

 

_Je sais pas…j’ai pas de nom.

_Ah. Bah faut t’en trouver un. Je t’appellerai Bob. Bob le chien qui parle. C’est cool ça non ? Salut Bob.

 

Bob a l’air content de son nom. Il jappe timidement.

 

_Dis, Bob, c’est pas tout ça mais moi, faut que je décanille. Ouais ouais, je sais, tu viens avec moi. Et je vais te dessiner ton mouton. Par contre j’ai pas de side, va falloir que tu montes sur le réservoir. Tu te tiens tranquille hein ?

_Pas de souci avec moi mec.

 

Vince installe le chien sur le réservoir de la Harley et enfourche la bécane, qui démarre en pétaradant. Bientôt ils arrivent en vue d’un petit patelin. Vince se dit qu’il y resterait bien quelques temps.

 

***

 

La sonnette de la porte retentit.

_’jour m’dame, une chambre s’il vous plaît.

_Désolé Monsieur, les animaux ne sont pas admis dans notre établissement.

_Hein ? Mais j’ai pas… ah t’es là toi c’est vrai…

 

Vince avait oublié un instant la présence de Bob. Il regarde la réceptionniste du petit hôtel.

 

_Bah c’est pas vraiment un animal, c’est Bob, le chien qui parle.

_Oui, je suis pas vraiment un animal, je suis Bob, le chien qui parle.

 

Le regard paniqué de la réceptionniste voyage de Vince à Bob à Vince plusieurs fois.

 

_Oulah, faut que j’aille me coucher moi. Voilà les clefs de la 125.

 

Vince monte les escaliers avec Bob sur les talons. La chambre 125 est une chambre tout à fait standard, avec du papier peint hideux qui se décolle, une lampe de chevet qui n’éclaire pas et une fenêtre d’une taille ridicule avec vue sur l’arrière cour.

Vince va prendre une douche. La première depuis longtemps. Son regard croise celui de son reflet dans le miroir. La confrontation est étrange. Vince se rend compte soudainement que les rides sur son front, les cernes sous ses yeux, sa barbe de vingt-cinq jours bien sonnés, ses cheveux sales, tout marque le poids de la vie. Le poids de toutes ces années en selle. Il a vieilli, il a pris du bide, ses tempes grisonnent. Il soupire et s’appuie sur le lavabo. C’est que pour lui ça fait si longtemps…

 

_Quelque chose ne va pas Vince ?

_Bob, on t’a déjà dit que les chiens ne parlent pas normalement ?

_C’est mesquin comme remarque…

 

Après un brin de toilette Vince et Bob redescendent au rez-de-chaussée. Après tout, Vince doit toujours un mouton à Bob. Après avoir demandé du papier et un crayon à la réception, ils s’installent à une table, face à face. Vince commande un whisky et Bob commande un jus de tomate avec une paille et deux glaçons.

 

_Et tu crois que je vais payer tes petites soifs ?

_Eh, je suis un chien, je n’ai pas d’argent.

_Nan. T’es Bob le chien qui parle. D’accord t’as gagné, t’es un chien quand même.

_Dessine.

 

Vince se demande pourquoi il a emmené ce chien avec lui. Il saisit le crayon entre ses doigts. Mais il ne sait même plus comment tenir un crayon. Il regarde avec étonnement ses mains calleuses, ses grosses mains râpeuses et blessées de garçon des rues. Il tente vainement de tracer quelque chose sur le papier. Bob le regarde patiemment, en sirotant son jus de tomate. Vince est mal à l’aise. Il cherche un petit réconfort au fond de son verre de whisky. Combien de temps cela fait-il qu’il baroude, sans jamais s’arrêter, sans jamais laisser refroidir le moteur de sa bécane ? Il fait tourner les glaçons qui fondent doucement. Bob est marron et flou au travers du liquide ambré. Vince fait une autre tentative, toujours aussi infructueuse. Il hoche la tête, pensif.

 

_Tu peux me dire pourquoi je t’ai embarqué avec moi ?

_Parce que tu voulais bien me dessiner un mouton.

_Nan, ça c’est toi qui voulais.

_Si tu ne voulais pas il fallait dire non.

 

Le clebs marque un point.

 

_Je me demande pourquoi je t’ai embarqué.

 

Bob semble sourire. Vince soupire.

 

_Je crois que je suis trop vieux pour ce boulot, mon vieux. Qu’est-ce que t’en penses ?

 

Bob à l’air de hocher la tête. Mais Vince n’en est pas sûr. Après tout, c’est qu’un vieux clebs. Il finit son whisky d’un trait.

Par John S. - Publié dans : Crossroads
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Lundi 3 mars 2008 1 03 /03 /Mars /2008 02:03

_Jeannine, remet moi un demi.

_Oh Burt, ça va être le cinquième !

_Eh alors il est que trois heures de l’après-midi !

 

Dans un soupir, Jeannine s’exécute et pose les vingt-cinq centilitres de bière sur le comptoir. Ils sont bientôt engloutis par le vieux biker bedonnant et moustachu. La porte du bar couine alors qu’un client entre. Il s’accoude au bar, abaisse son vieux chapeau sur son nez, commande un whisky, un café et un verre d’eau. Dans cet ordre là. Précisément. Puis il sort une photo déchirée de la poche de son blouson.

 

_Z’avez vu cette fille ?

 

Jeannine lève les yeux de ses bouteilles.

 

_Non… ça m’dit rien, désolé.

_Fais z’y voir blondinet, fais z’y voir au vieux Burt.

 

Vince dévisage son voisin qui tend une main crasseuse dans la direction de la photo.

 

_Alors, tu la connais ?

 

Burt prend un air aussi méfiant que son degré d’alcoolémie lui en laisse la possibilité.

 

_C’est qui ?

_Pas ton business l’ami. Tu la connais ?

_Ca s’peut mais…

 

Vince bondit de son tabouret, attrape Burt par le cou et le plaque contre le mur. Tous les regards sont braqués sur le motard aux cheveux sales qui s’énerve sur Burt.

 

_Deux solutions. Un, tu la connais pas et tu fermes ta gueule. Deux tu la connais et tu me dis ou elle est dans les trois secondes. Ou alors, je te garantis que tu pourras plus jamais manger une salade.

 

Une voix s’élève derrière eux.

 

_Si elle est passée en ville, je le saurai. Une mignonne frimousse comme ça, on l’oublie pas facilement.

 

Vince se retourne et lâche Burt qui en profite pour se relever en grommelant quelque chose à propos de la jeunesse qui n’est plus ce que c’était et que c’était bien la peine d’aider. La voix qui vient de parler, c’est Monsieur Ernest. Comme d’habitude il est bien habillé, bien rasé, bien coiffé. Il a ramassé la photo qui était tombée sur le comptoir et il la regarde intensément. Vince remonte les manches de son blouson.

 

_Je vous donne ce que vous voulez en échange.

_Vraiment ? Elle compte beaucoup pour vous…

 

Vince se rapproche insensiblement et fronce les sourcils.

 

_C’est ma sœur.

_Oh je vois. Dans ce cas, nous allons faire affaire.

 

Monsieur Ernest prend Vince à part. Le bar retrouve son ambiance habituelle petit à petit.

 

_J’ai un travail à vous proposer en échange de ce petit renseignement.

_Quel genre ?

_De très vilains mauvais payeurs récidivistes au Nord de la ville. Vous y allez, vous récupérez l’argent pour moi, et on est quitte. Dîtes que vous venez de la part de Monsieur Ernest.

_Je vois.

 

Vince s’allume une cancerette.

 

_Ils sont combien ?

_Trois, quatre, qui sait ?

_Vilains ?

_Très vilains.

_Je vois.

 

Vince souffle la fumée par le nez, parce que quand même ça fait plus classe.

 

_Ce sera fait ce soir.

_Parfait. Alors à ce soir.

 

Vince ne serre pas la main à Monsieur Ernest, pour une raison simple, il n’en a rien à faire. Le soir venu, il gare sa moto devant l’adresse indiquée par Monsieur Ernest. A onze heures précises, il frappe à la porte. A onze heures deux minutes, il frappe de nouveau, car personne n’est venu ouvrir. A onze heures trois minutes il entre. Le pavillon est en bordel. Au moment précis où il se dit qu’il n’y a personne, un violent coup dans le dos l’étale sur le plancher. Il esquive un second coup en roulant sur le côté juste à temps.

Celui qui vient d’attaquer Vince avec l’énergie du désespoir s’appelle Chuck. Chuck a la mauvaise habitude de trop aimer l’argent, couplée avec la fierté surdimensionnée d’une star de série Z persuadée que son talent pour le moment méconnu va éclater à la face du monde incessamment sous peu. Or Chuck n’est pas plus doué pour se battre avec ce pied de table qu’il ne l’est en affaires. C’est bête pour lui, car Vince, lui, sait y faire, même sans pied de table. Et bientôt, voilà les os du nez de Chuck qui craquent de manière inopinée sous l’effet d’un poing rageur de Vince. Ce dernier continue de frapper et Chuck finit par tomber à la renverse. Vince ne lui laisse même pas le temps de parler. Il le saisit à la gorge, le plaque contre la table et lui broie la gueule à coup de chaise, jusqu’à ce que sa tête ressemble à un sorbet à la framboise avec de vrais morceaux dedans.

Vince fait le tour de la maison.

Le gars qui en est à son troisième fix et qui crève dans son vomi sur le lit, c’est Todd. Mais lui on s’en fout un peu. Vince lui en tout cas s’en fout complètement, ce qui l’intéresse c’est le fric. En repartant avec le sac rempli de petites coupures, Vince se dit que peut-être il devrait brûler la place, alors comme il n’a pas d’essence, il allume une bougie et ouvre les robinets de gaz. Et la maison explose, comme ça plus de traces ni de Chuck ni de Todd.

 

_Voilà votre blé. J’ai pas compté.

_Joli travail.

_Z’avez mon renseignement ?

_Oui.

_Et alors ?

_Inconnue au bataillon.

Monsieur Ernest a encore fait une bonne affaire. Il sourit de son air satisfait. Connard, pense Vince. Il ne le dit pas. Il dit juste :

 

_Ah.

_Bonne soirée Monsieur.

_Ouais. Salut.

 

Vince met les gaz. Il a encore du chemin jusqu’à la prochaine ville. Monsieur Ernest le regarde en souriant. Il a encore fait une bonne affaire.

Par John S. - Publié dans : Crossroads
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Lundi 3 mars 2008 1 03 /03 /Mars /2008 01:32

Roi et neuf de carreau au change.

 

Suis pas, couche toi, c’est foireux…

 

Le gars qui hésite sur sa main, c’est Addison. La voix qui parle dans sa tête, c’est sa conscience. Elle a toujours raison.

 

_Tapis, je relance de cent mille.

 

Le type qui tripote sa petite moustache en face s’appelle Ernest. Mais il se fait appeler Monsieur Ernest, parce que Monsieur ça en jette à fond. Il a déjà beaucoup d’argent. Mais ça n’est pas une raison pour arrêter d’en gagner.

 

_Je suis.

 

Ils se regardent un instant, puis Monsieur Ernest étale lentement ses cartes sur la table avec un sourire satisfait. Il annonce :

 

_Full au dix par les valets.

 

J’avais raison…

 

Le gars qui vient de perdre stupidement tout l’argent qu’il devait à son boss, c’est Addison. La voix qui parle dans sa tête, c’est sa conscience. Elle a toujours raison.

Et puisqu’il n’a même plus de quoi payer ses trois scotchs, c’est à coups de pieds dans le derch qu’il se fait jeter dehors, Addison. Dehors, il pleut, comme en novembre, et la petite ruelle fleure bon la vieille poubelle. Addison prend lentement conscience de la connerie monumentale qu’il vient de faire. Il est dans la merde et complètement à l’ouest, comme s’il venait de s’injecter quinze grammes de colombienne. Il plane à des années lumières au dessus du sol, du coup il ne sent même pas l’eau qui infiltre ses pompes et qui détrempe ses chaussettes. A toute chose malheur est bon.

 

_Bonsoir.

 

Addison entend comme derrière une cloison insonorisée de quatre mètres d’épaisseur.

 

_Mr Addison ?

 

Celui-là, avec le monocle et le sourire carnassier d’un agent en assurances, c’est le Diable. D’ailleurs, il est vraiment marchand d’assurances.

 

_Uuuh ?

_Des problèmes d’argent à ce que j’ai cru comprendre.

_Je…

_Voyez vous mon cher, j’ai une proposition à vous faire.

 

Addison regarde le monsieur propre sur lui avec des yeux aussi expressifs qu’un poisson pané arthritique. Le diable sourit et reprend :

 

_Que diriez-vous si je remboursais toutes vos dettes ?

_...hein ?

_Oui oui, vous avez bien compris, le remboursement prend effet immédiatement, pas de mensualités stupides, ni de taux d’intérêts exorbitants. Pas de contrepartie, rien du tout. Hop ! Toutes vos dettes sont remboursées, et pouf ! Vous voilà libre !

 

Addison fronce les sourcils, cligne des yeux plusieurs fois et essaye vainement de chasser le troupeau d’éléphants qui s’ébat joyeusement à l’intérieur de son crâne sans aucun respect pour sa tranquillité.

 

Y a anguille sous roche… une grosse anguille…

 

Addison dévisage son étrange interlocuteur. Il a vraiment un sourire bizarre. Mais lorsqu’on est face à une telle proposition, on accorde rarement de l’importance à un sourire non ? On devrait. En tout cas, Addison, lui, devrait.

 

_Et euh… en échange de cette menue somme, j’imagine que je devrai faire un petit truc non ?

_Oh, non, enfin, presque rien, une broutille. C’est d’accord ?

_Euh… d’accord…

_Parfait ! Si Monsieur veut bien parapher le contrat ! Et si vous ne savez pas écrire, faîtes une croix, ça suffira !

 

Le Diable exhibe un parchemin vierge et une plume. Addison applique sa signature en bas du parchemin. Aussitôt, le Diable enroule le parchemin et le range dans la poche intérieure de sa veste rayée violette et verte et énonce, le ton docte et l’œil cupide, tout à fait satisfait de lui-même.

 

_Je dois maintenant mentionner les invisibles alinéas six cent soixante-six et six cent soixante six bis. L’âme du signataire de ce partenariat est désormais à l’entière disposition du Sieur Lucifer, dont il est l’unique et exclusif propriétaire, jusqu’à ce qu’il renonce lui-même à ses droits sur l’âme susnommée. Le signataire de ce partenariat s’engage à effectuer tout travail commandé par son employeur le Sieur Lucifer, et ce jusqu’à ce que mort s’en suive où que ce dernier n’ait plus besoin de ses services. Des questions ? Voici votre premier assignement. Bon courage !

 

Le Diable tend une enveloppe en papier kraft à Addison, le salue et disparaît dans un nuage de fumée blanche qui pique la gorge d’Addison. Il commence à réaliser la connerie qu’il vient de faire.

 

Et merde…

 

Le gars qui vient de vendre son âme au Diable pour un paquet de jetons de poker, c’est Addison. La voix qui parle dans sa tête, c’est sa conscience. Elle a toujours raison. Le pire, c’est qu’il le sait.

Par John S. - Publié dans : Crossroads
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