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Le bar se tait. Sous les lumières tamisées par la fumée qui monte des cendriers, des vies se font et se défont, se noient goutte à goutte dans un fond de rhum. Courbé sur son clavier, un vieux pianiste égraine inlassablement le même air.
Il y a ces histoires qui passent de bouche en bouche, ces gorges brisées qui les crachent à mi voix. Des histoires de nuits tropicales, de femmes, de chaleur. Des histoires d’On sent les embruns.
Il est là, à cette table, entouré de deux garces à l’air niais qui rigolent et qui s’extasient à chacune de ses phrases, avec des « oh ! » et des « ah ! » et des « han ! », du genre qui veulent faire langoureux, mais c’est pas franchement excitant.
Milly le regarde faire de loin. Mais y a un moment ou trop c’est trop, et en plus les deux grognasses lui filent la gerbe. Alors elle s’approche.
_Alors Corto mon grand, toujours occupé ? Tu es plus facile à trouver qu’avant.
_Milly mon ange ! Viens donc te joindre à notre tablée !
Les deux pouffes tentent bien de s’enquérir avec force sourires de l’identité de la nouvelle venue, mais le beau marin les a déjà oubliées.
_Dis-moi Corto, t’arrêtes jamais de raconter des conneries ?
_C’est pas des conneries, ces des histoires !
_Pourquoi tu fais ça ?
_Pourquoi ? Pour les femmes !
Il fait de grands gestes en parlant. Les deux grognasses ont fini par se barrer, frustrées, sûrement. Milly s’est assise en face de Corto.
_T’es tombé bien bas mon pauvre… j’ai connu un Corto qui courtisait des princesses…
Il détourne le regard.
_Ta gueule Milly. Ta gueule.
_Regarde toi Corto, tu ressembles plus à rien.
Il ne répond rien et se sert un autre verre de rhum de trop. Finalement.
_Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse.
_C’est pas à moi de vouloir quoi que ce soit.
_Milly, pourquoi t’es venue me voir au juste ? T’as jamais voulu m’aider à la retrouver.
_Non. Si je lui mets la main dessus, je lui ruine la gueule.
_T’es vraiment qu’une pute.
_On me le dis souvent.
_Casse-toi.
Il se tourne vers son rhum et fixe intensément la bouteille qui se vide dans son verre. Milly hoche la tête avec une petite moue. Elle se lève et sort une photo de son sac, qu’elle pose sur la table. C’est une belle femme à la peau mate et aux cheveux bouclés.
_Nom de code : Salambô. J’ai pensé que ça t’intéresserait.
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